Netflix chamboule l’économie fragile des auteurs

Tadaaam! Dans le salon familial de son appartement de Brooklyn, le jingle sonore emblématique de Netflix lui procure à chaque fois une petite émotion. Le journaliste, auteur, producteur et réalisateur suisse Jean-Cosme Delaloye ne s’en cache pas, il a tout fait pour que son dernier film « Stray Bullet » figure dans le catalogue de la célèbre plateforme américaine. «Jusqu’à présent, je présentais mes films documentaires dans de nombreux festivals. Mais l’histoire s’arrêtait là, se souvient-il. Pour « Stray Bullet », je rêvais du succès commercial avec l’ambition personnelle, dès le début, de le proposer sur une de ces grosses plateformes de streaming. »

A 44 ans, le Lausannois exilé à New York depuis 2002 est une plume bien connue des lecteurs de 24 Heures et de la Tribune de Genève. Il attrape le virus de la production documentaire sur le tard grâce au réalisateur et photographe suisse Nicolas Pallay. Nous sommes en 2004, Jean-Cosme Delaloye et son compère s’immergent avec leur caméra dans une prison de Louisiane où, chaque mois d’octobre, les détenus participent à un rodéo. Le journaliste accouche de son premier documentaire qui sera diffusé dans Temps Présent.

Netflix comme ambition

Ses débuts dans le documentaire sont approximatifs. Jean-Cosme Delaloye tâtonne, puis se lance sans filet au Nicaragua pour filmer la survie de trois femmes dans la Chureca, la plus grande décharge d’Amérique centrale. « By My Side (A Mi Lado) », son premier film documentaire, autofinancé avec sa carte Visa, sort en 2011. « C’était long, parfois pénible, mais cette première expérience a été formatrice », explique Jean-Cosme Delaloye. Elle lance la machine. En 2014, le journaliste réalise « Riding The Death Train », un court-métrage documentaire, puis « La Prenda (The Pawn) » en 2015.

Gonflé à bloc par les succès dans les festivals, Jean-Cosme Delaloye passe à la vitesse supérieure. Pour « Stray Bullet », il drague ouvertement Netflix en calibrant la narration, le style du film, jusqu’à son sujet, pour la plateforme.

«Mon ambition était plus commerciale que festivalière. Je voulais que le film soit vu par le plus grand nombre. »

Jean-Cosme Delaloye

Tourné en 2017 et produit par la société genevoise Tipi’mages, le documentaire nous immerge dans la violence des gangs à Paterson dans le New Jersey. Coproduit par la RTS, ce troisième documentaire était au programme de l’édition 2018 de Soleure.

Si le film a tous les arguments pour toucher le public américain, il doit encore charmer Netflix. Au jeu de la séduction, la plateforme se montre difficile: «C’était un long processus d’approche, qui a pris plus de 8 mois avant la signature, raconte Jean-Cosme Delaloye. L’élément-clé réside dans la recherche d’un agent aux États-Unis qui s’implique et négocie avec Netflix.» Le réalisateur n’aura jamais de relations directes avec la plateforme. Netflix finit par signer et sort le film en juillet 2018 dans son bouquet documentaire.

« Stray Bullet » n’est pas une locomotive pour la plateforme, souligne Jean-Cosme Delaloye : « Je veux dire par là que c’est à nous d’en assurer la promotion.» Les résultats d’audience, tout comme le montant des contrats, sont confidentiels. Impossible de connaître le succès du film sur la plateforme.

Peu importe, Netflix est un «stample» qui fait son petit effet dans les médias. Jean-Cosme Delaloye décroche plusieurs interviews dans la presse professionnelle américaine. Les réseaux sociaux complètent la promotion. En tant qu’auteur, le Suisse ne touchera aucun droit de la part de Netflix : «Il faut être également producteur pour espérer des rentrées d’argent. Je le savais dès le départ. Mon ambition n’était pas financière. J’étais d’abord intéressé par la visibilité offerte par Netflix. Maintenant que j’ai un pied dans la porte, je peux me positionner sur le prochain film dont la sortie est prévue en automne 2019. » Jean-Cosme Delaloye ne cache pas son envie de coproduire avec la plateforme, c’est pour se rapprocher d’elle qu’il prépare un déménagement sur la côte ouest.

« Station Horizon » sur Netflix

Pierre-Adrian Irlé a produit et réalisé « Station Horizon », une série phare de la RTS diffusée en 2015. Cette fiction aux allures de western moderne, tournée en Valais, a intégré le catalogue de Netflix : «Je ne suis pas en négociation directe avec Netflix, prévient Pierre-Adrian Irlé, les choses sont plus compliquées que cela. » En tant que producteur, Pierre-Adrian Irlé a confié les droits de «Station Horizon» à la société de distribution internationale Banijay pour les territoires hors de Suisse, contre un revenu minimum garanti.

«Les distributeurs comme Banijay ont souvent un intérêt commercial à vendre une série, territoire par territoire, et directement à des chaînes TV. C’est beaucoup plus profitable qu’un accord multi-territorial avec Netflix, pour une série déjà produite. »

Pierre-Adrian Irlé

Dans le cas de « Station Horizon », Banijay a vendu la série en Australie où elle a bien marché. Puis à Sony pour l’Asie Centrale et la Russie (CEI). «Ils ont ensuite tenté de négocier avec Walter Presents (Channel 4) pour le Royaume-Uni. Mais cela n’a pas abouti. Ils ont donc décidé de proposer un paquet de territoires à Netflix, dont les États-Unis », explique Pierre-Adrian Irlé. « Il faut dissocier une série totalement produite localement puis vendue à Netflix d’une série coproduite avec le site de streaming. «Station Horizon» n’est pas une série Netflix. Elle est donc moins bien positionnée qu’un produit de la plateforme. Netflix n’investit pas les mêmes montants.»

Quand le service public lorgne sur les plateformes

Le producteur et réalisateur de la série n’en est pas à son coup d’essai avec Netflix. «J’ai essayé de vendre un projet aux États-Unis. J’ai pitché chez HBO, Showtime, AMC et Sony où les processus sont très clairs. On défend le projet, puis on a une réponse trois semaines plus tard. Chez Netflix, c’était plus nébuleux. J’ai rencontré des gens chez eux à Los Angeles, mais sans qu’on m’indique un quelconque processus de sélection. Je me rappelle avoir dû envoyer le projet à plusieurs personnes en interne sans savoir quel serait le sort du dossier et la suite à donner.» 

Il ajoute : «Ce flou est simplement symptomatique d’une entreprise qui est progressivement en train de mettre en place son mode de fonctionnement. C’est une société très jeune qui a grandi très vite en évitant volontairement l’écueil d’installer trop de processus internes. Elle veut rester une grosse start-up qui ne compte pas rigidifier sa structure. Cela comporte des avantages et des inconvénients ».

Selon Pierre-Adrian Irlé, cette attitude est au cœur de l’ADN de Netflix. D’ailleurs, le producteur et réalisateur voit d’un très bon œil la révolution en cours sur le marché de la production audiovisuelle. « La période que nous traversons est absolument passionnante. Beaucoup de personnel de Netflix vient des studios et câbles américains, dont ils apportent à la plateforme le savoir-faire de la production originale. Car si aujourd’hui, un diffuseur inaugure un nouveau canal de diffusion, ce sera une plateforme.» Pierre-Adrian Irlé ne dira pas le contraire, il vient d’être nommé pour chapeauter la future plateforme de streaming de la SSR.

Les risques du mainstream

A l’instar de Jean-Cosme Delaloye et Pierre-Adrian Irlé, nombreux sont les autrices et les auteurs suisses à lorgner du côté des plateformes de streaming. Mais comment travaille-t-on avec ou pour Netflix ? Comment répondre aux nouveaux enjeux posés par ces plateformes, notamment en termes de droits d’auteur et d’indépendance ? En Suisse, tous les auteurs et scénaristes se posent ces questions et se positionnent entre enthousiasme et scepticisme. 

A Genève, Stéphane Mitchell a scénarisé la série à succès de la RTS « Quartier des banques », coproduite par TeleClub. Les droits de la série ont été vendu dans une douzaine de pays. Depuis le 1er décembre 2018, elle est diffusée sur Amazon Prime. «En tant qu’auteurs romands, la Suisse est un petit marché avec deux grands acteurs. Il y a la SSR et le cinéma, constate Stéphane Mitchell. L’arrivée de nouveaux diffuseurs en ligne diversifie les perspectives. C’est à la fois très tentant et inquiétant. Le service public va défendre des formes de narration diverses. Avec les plateformes, il y a le risque de tomber dans le mainstream. A l’inverse, c’est extrêmement bénéfique de pouvoir écrire pour d’autres. »Elle ajoute :

«Je n’ai jamais été sollicitée par ces plateformes pour écrire, mais dans nos réunions entre auteurs, nous trouvons bien de casser ce duopole en Suisse. Je veux dire par là que si « Quartier des banques » existe grâce au soutien financier de la RTS, c’est tout de même une bonne chose que d’autres acteurs financent du documentaire et de la fiction. A l’avenir, on peut très bien imaginer écrire pendant deux ans pour la RTS, puis Netflix, puis Amazon Prime ou Hulu. Les auteurs suisses ont de plus en plus envie de s’exporter. Beaucoup tentent le grand écart de raconter quelque chose de local avec une portée universelle. Si les Américains le font très bien, on doit en être capable. »

Stéphane Mitchell

La série «Quartier des Banques» est le «produit» parfait pour ce type d’exercice. « Nous avons coproduit la série avec la Belgique. Au moment de l’écriture, nous avons fait en sorte de donner à la série cette ambition internationale, précise Stéphane Mitchell. La série est très suisse. L’intrigue se niche dans une banque genevoise. Mais dans la forme et sur le fond, il fallait que cette histoire puisse avoir de l’ampleur pour un public étranger. » Pari gagné, même si sa diffusion sur la plateforme Amazon Prime soulève l’épineuse question de la rémunération. «Je ne sais pas encore ce que cela veut dire en termes de droit d’auteur.»

Le casse-tête du droit d’auteur

Stéphane Mitchell met le doigt sur le fond du problème. En dominant la production audiovisuelle en ligne, les plateformes de streaming imposent la conception américaine du droit d’auteur. Un modèle qui fragilise l’écosystème des créateurs. Le droit d’auteur et le copyright sont souvent confondus. Pourtant, ce sont deux dispositifs différents. Le droit français, par exemple, considère que plusieurs auteurs ont participé à l’œuvre audiovisuelle (scénario, dialogues, adaptation, réalisation, musique) et le droit d’auteur rémunère les personnes ayant contribuées à l’œuvre, en plus de leur salaire initial. La loi assure aux autrices et auteurs une rémunération à chaque diffusion, par exemple.

Le copyright anglo-saxon, lui, protège l’acquéreur d’une œuvre et non les auteurs. Dans le droit américain, l’auteur d’une œuvre est le producteur, qu’il s’agisse d’une personne physique ou d’une société de production. Cela signifie que «l’auteur» d’une œuvre change au grès des ventes, les auteurs étant rémunérés uniquement sur salaire, au moment de la création. Un autre mécanisme de rémunération existe. Il consiste à s’assurer contractuellement de recevoir un pourcentage net sur toute vente directement du producteur, ce qui est sujet à négociation. 

Les inquiétudes en Europe naissent du fait que les plateformes de streaming américaines tentent d’imposer le système du copyright aux auteurs. Pour les auteurs qui voudraient collaborer de près ou de loin avec la plateforme, c’est à prendre ou à laisser. Ni Netflix ni les auteurs qui travaillent directement avec la plateforme ne communiquent sur cette question. Netflix, comme HBO pratiquent le système dit de buy-out. Il consiste à acheter tous les droits de l’œuvre au moment de la signature du contrat sans avoir à reverser de royalties ultérieurement en fonction de l’exploitation de l’œuvre. En France, comme en Espagne, les sociétés qui accompagnent, défendent et soutiennent les auteurs sont dans le flou. Le développement des plateformes de streaming met à mal le droit d’auteur. Mais aucun mécanisme ne permet encore d’assurer sa protection.


Le dossier complet sur «La guerre des plateformes a commencé» est à lire dans CULTURE EN JEU, CINE BULLETIN ET LE JOURNAL DE LA SSA