Gstaad, le refuge doré des empoisonneurs de l’Amérique

Sous les rayons d’avril, les Préalpes bernoises passent du blanc au vert. Alors que la nature s’éveille, Gstaad hiberne jusqu’à la saison d’été. Des agences immobilières aux boutiques de luxe, toutes ont baissé le rideau pour quelques semaines. Les cinq étoiles aussi, où seuls s’affairent les ouvriers et les paysagistes. La station huppée de l’Oberland profite de cette transition pour se reposer d’une saison hivernale sous Covid et se refaire une beauté avant le mois de juillet. La vie locale résiste sur La Promenade, où les restaurants, bars et cafés fêtent ce premier jour de réouverture des terrasses. Autant de points d’observation sur cette artère piétonne afin d’apprécier le va-et-vient des caniches emmitouflés et de leurs maître.ss.e.s en doudounes Moncler.

A 7000 kilomètres d’ici, les avenues des quartiers défavorisés de Chicago offrent un tout autre spectacle. Dans la capitale de l’Illinois, les corps désarticulés par les overdoses jonchent les trottoirs; les sans-abris émaciés par les drogues dures errent dans les rues. Ces zombies du XXIe siècle sont les victimes d’une des plus graves crises sanitaires aux Etats-Unis. Celle de l’oxycodone, le frère jumeau de l’héroïne. Ce puissant agent psychoactif analgésique appartient au groupe des opioïdes, c’est-à-dire des drogues dérivées de l’opium ou produites synthétiquement. On le retrouve dans les médicaments sous forme de chlorhydrate d’oxycodone : une poudre blanche, inodore et cristalline. Une fois consommée,  l’oxycodone provoque une puissante sensation d’euphorie (un «high») et une dépendance qui l’est tout autant, car cette drogue affecte directement le centre de récompense du cerveau. 

Un fléau mortel en poudre

Aux Etats-Unis, l’oxycodone fait des ravages dans la population. Entre 1999 et 2019, les Centres pour le contrôle des maladies ont recensé un demi-million d’overdoses mortelles dans le pays dues aux opioïdes. Parmi les 70’630 décès causés par la drogue en 2019 aux Etats-Unis, 70% sont imputés aux opioïdes. Soit 6% de plus qu’en 2018. L’épidémie semble incontrôlable. Elle fauche toutes les classes d’âges et sociales. Les raisons de ce fléau sont très simples. Sur le marché des médicaments, les principes actifs de l’oxycodone sont présents dans l’oxycontin.  

Cet antidouleur est produit par l’entreprise américaine Purdue Pharma. En décembre 1995, la Food and Drug Administration (FDA), l’agence américaine de certification des médicaments, autorise sa commercialisation pour le traitement des douleurs modérées et sévères, dans le cas de maladies graves comme d’un simple mal de dos. En 2017, l’oxycodone sera prescrit plus de 191 millions de fois aux Etats-Unis. Cette banalisation va avoir les conséquences que l’on connaît aujourd’hui. Enfin, pas pour tout le monde. 

L’oxycontin est surtout la poule aux œufs d’or de la richissime famille Sackler, fondatrice de Purdue Pharma. Selon les estimations du New Yorker, entre 1996 et sa mise en faillite en 2019, l’entreprise aurait réalisé près de 35 milliards de dollars de bénéfices grâce à la seule commercialisation de l’anti-douleur. Mais rattrapé par le scandale, puis acculé par la justice américaine pour la promotion agressive de leur médicament, le clan Sackler – dont la fortune avoisine les 11 milliards de dollars selon le magazine Forbes – va faire profil bas; puis  prendre la poudre d’escampette. 

Gstaad, la discrète et sulfureuse

Direction Gstaad, où la matriarche Theresa Sackler est établie depuis 2010, selon les données du registre du commerce. De Johnny Hallyday, soupçonné d’évasion fiscale au réalisateur Roman Polanski, accusé de viols et d’agressions sexuelles, la très discrète station bernoise n’en est pas à son premier scandale. L’établissement de la famille Sackler n’est qu’un énième épisode dans l’histoire parfois sulfureuse de Gstaad. Pour le savoir, nous avons voulu connaître ce clan d’un peu plus près. 

Qui se cache derrière les Sackler? Comment cette puissante famille a bâti son empire pharmaceutique aux quatre coins du monde, dont la Suisse?  Quelle était son influence sur Gstaad? Nous y reviendrons, mais les Sackler sont de généreux philanthropes finançant les grands événements et institutions culturelles à travers le monde. La Tate Modern de Londres ou le MoMa de New York par exemple. A Gstaad, la famille soutenait financièrement jusqu’en 2019 le célèbre Menuhin Festival. Enfin, comment la station bernoise réagit à la présence d’une des familles les plus haïes des Etats-Unis?

Retour sur La Promenade, où la tâche de documenter le parcours Gstaadois des Sackler s’avère plus compliqué que prévu. D’ailleurs, sont-ils toujours ici? Étaient-ils connus des commerçants? Notre traque démarre dans les nombreuses boutiques de luxe qui bordent la rue piétonne sur quelques centaines de mètres. Pas une n’est ouverte. Nous tentons notre chance dans les agences spécialisées dans l’immobilier de luxe. La gérante de l’une d’elle nous expédie sans ménagement: «Je ne connais pas les Sackler. Je n’ai pas de commentaires à faire», nous dit-elle en nous montrant la porte. Nous aurons plus de chances chez Michaël Zingraf, sur la Gstaadplatz. Mais pas davantage de réponses. 

Depuis 1977, Michaël Zingraf gère son agence immobilière éponyme et spécialisée dans les biens de prestige. Il connaît les Sackler, «par la presse et le scandale. Mais rien de plus. Ils ne sont jamais venus chez moi. Nous ne les avons jamais beaucoup vus dans les rues. Vous savez, cette clientèle de milliardaires est très discrète. Elles n’ont d’ailleurs pas beaucoup de raisons de sortir en ville. Elles jouissent de leur propre personnel dans leur chalet; des jardiniers aux chefs de cuisine, précise-t-il. Mais demandez au Rialto plus loin. Le restaurant a accueilli les Sackler à une ou deux occasions. Je doute que le patron vous dise quelque-chose, mais essayez.»

Les Sackler, ces inconnus

En cette fin de matinée, nous faisons le piquet de grue devant le Rialto. Le restaurant se prépare à son premier coup de feu de midi depuis des mois. Le patron prend tout de même cinq minutes pour nous: «Les Sackler? Vous prononcez comment? Ils sont Allemands? Je ne les connais pas.» Manifestement, il a perdu la mémoire et nous raccompagne aussitôt jusqu’à la sortie de son établissement. Gstaad n’est pas loquace lorsqu’il s’agit de commenter le quotidien de ses résidents milliardaires. Face à si peu de coopération, nous décidons de passer au plan B: une visite surprise chez Theresa Sackler, 72 ans.

A la Palacestrasse, le cossu chalet La Chouette domine Gstaad, niché entre le cinq étoiles The Alpina et le Gstaad Palace. Les volets fermés de la résidence des Sackler ne présument rien de bon. Nous sommes accueillis par une nuée de caméras de surveillance et trois ouvriers, affairés derrière le portail électrique à la rénovation de la cour intérieure. Contre toute attente, le majordome apparaît derrière le portail. Souriant, il nous confirme que nous sommes bien chez les Sackler et qu’ils sont absents. Rien de plus. Nous tentons notre chance chez les voisins. Nada, personne ne les connaît. 

De l’autre côté de la rue, Andréa Scherz dirige le Gstaad Palace depuis 2001. Comme tous les autres cinq étoiles de la station, son établissement est fermé jusqu’à la fin juin. Andréa Scherz nous répond par téléphone, sans pouvoir en dire beaucoup plus: «Theresa et Mortimer Sackler venaient déjeuner de temps en temps. C’est tout ce que je peux vous dire.» Malgré nos efforts, nous comprenons très vite que personne ne nous parlera. Heureusement, les nombreuses archives sont plus bavardes. Elles documentent précisément le clan Sackler, son ascension, son influence dans l’art et la culture ainsi que sa gestion discutable du scandale des opioïdes qui l’éclabousse.

Genèse d’un géant de la pharma

L’empire Sackler se construit dans le New York du début des années 1950. Les frères Mortimer, Raymond et Arthur Sackler – tous psychiatres – font alors l’acquisition en 1952 de Purdue Frederick, une petite entreprise pharmaceutique locale dans le quartier de Greenwich. Les deux premiers gèrent la société tandis que l’aîné, Arthur M. Sackler, se spécialise dans la promotion et le marketing des médicaments. On lui doit notamment l’écrasant succès commercial du Valium, ce tranquillisant vendu par Roche dès 1963. Le publicitaire et philanthrope Arthur décédera en 1987 léguant une incroyable collection d’art et ses redoutables techniques marketing. Ses parts dans Purdue Frederick sont vendues aux frères survivants. L’entreprise se rebaptise en 1991 et devient Purdue Pharma. Le destin de celle-ci change en 1996 avec la commercialisation de l’oxycontin.

La fortune des Sackler est faite. La gestion de Purdue Pharma est une affaire exclusivement familiale. Mortimer et Raymond dirigent la société à titre privé. Quant au conseil d’administration de l’entreprise, il est principalement contrôlé par les héritiers. On citera notamment Raymond Sackler, fils de Richard aujourd’hui septuagénaire. Mais aussi Mortimer D. A. Sackler, Kathe Sackler et Ilene Sackler Lefcourt, trois des sept enfants de Mortimer. Toutes et tous ont occupé des fonctions dirigeantes dans l’entreprise. Mortimer Sackler (père) épouse en troisième noce Theresa Sackler qui siégera également au conseil d’administration de Purdue Pharma. 

L’art de la philanthropie

Dès 1996 donc, Purdue Pharma étend son empire aux Etats-Unis et dans le monde. Cette expansion favorisée par la commercialisation de l’oxycontin voit la croissance de plusieurs filiales du groupe. A l’instar de Mundipharma qui écoule le médicament sur le marché suisse, et dont le siège social se trouve à Bâle. Cette société sœur de Purdue, fondée en 1967 par les frères Sackler à Francfort, opère dans 30 pays d’Europe. Son chiffre d’affaires mondial est estimé à 1 milliard de francs, selon l’enquête sur l’empire Sackler publiée par le magazine en ligne suisse Republik. Le clan Sackler amasse alors une fortune colossale qu’il investit dans des projets philanthropiques.

La liste des bénéficiaires est longue: Le Metropolitan Museum of Art à New York, le Louvre à Paris, le National Portrait Gallery, la Tate Gallery, le Royal College of Art de Londres, le musée juif de Berlin, les universités de Columbia, de Yale et du MIT, l’école de médecine de l’université de Tel Aviv. En Suisse, la famille Sackler co-parraine l’exposition Chagall du Kunst Museum de Bâle en 2017. A Gstaad, où Mortimer décédera en 2010, Theresa Sackler sponsorise le Menuhin Festival, tout comme les 40 autres mécènes du festival. Mais face au scandale, la direction de la manifestation de musique classique décide, fin 2019, de ne plus accepter ce soutien financier. 

Nous avons contacté Aldo Kropf, président du festival. Il ne souhaite «plus commenter cette décision. Tout a été dit dans la presse». Dans les colonnes du Temps, en janvier 2020, le pharmacien de profession justifiait: «Nous ne sommes pas en droit d’accuser qui que ce soit pour ce qui se passe en Amérique, mais il s’agit d’une responsabilité morale pour le festival. Nous voulions éviter un dégât d’image et que d’autres sponsors se sentent impliqués.» Le directeur du festival, Lukas Wittermann ne commente pas non plus. Il nous renvoie au service marketing de la manifestation.

Des dons et des poursuites

En Suisse, les multimilliardaires Sackler ne s’arrêtent pas à l’art et la culture. Selon le site pharmagelder.ch, qui répertorie chaque année les dons et indemnités versés par les entreprises pharmaceutiques, Mundipharma a versé près de 4.5 millions de francs suisse en 2019 à des médecins, mais principalement à des organisations sous forme de dons. Parmi elles, les hôpitaux universitaires de Genève et l’hôpital universitaire de Zurich. L’empire des Sackler semble donc inébranlable jusqu’à la fin des années 2010, malgré quelques alertes en 2007 où les principaux dirigeants de Purdue Pharma sont condamnés pour la première fois à une amende de 635 millions de dollars pour la crise des opioïdes. 

En février 2017, c’est l’Etat du Massachusetts qui porte plainte contre les Sackler. Puis celui de New York en 2019. D’autres Etats américains leur emboîtent le pas. Sentant le vent tourner, le clan transfère la fortune de Purdue et de ses filiales dans sociétés enregistrées au Luxembourg, dans les îles Vierges britanniques et dans l’Etat du Delaware, selon l’enquête au peigne fin de Bloomberg Businessweek. Le magazine, qui a consulté la centaine de pages de documents financiers, souligne que les Sackler ont transféré 10.8 milliards de dollars de cette manière entre 2007 et 2018.

En 2019 toujours, la procureure générale de l’Etat de New York, Letitia James, enfonce le clou. Elle cite à comparaître une dizaine d’institutions financières liées à la famille Sackler. Elle souligne que plus d’un milliard de dollars auraient été transférés sur des comptes en Suisse. Contacté en 2019 par le magazine Republik et SRF, l’Office fédéral de la justice et police soulignait ne pas avoir reçu de demande d’entraide judiciaire par les autorités américaines. A l’automne 2019, Purdue Pharma se met en faillite dans le cadre d’un accord à l’amiable pour court-circuiter les poursuites judiciaires. 

Mortimer Sackler Junior et sa femme Jacqueline vendent alors leur appartement de Manhattan. Dans un courriel daté du 22 janvier 2020 et que le New York Post a obtenu, le couple fait part à leurs amis de leur intention de passer l’hiver à Gstaad, dans le chalet parental: «Nous prendrons aussi l’occasion d’être basés ici pour voyager en Europe. Nous adorerions vous voir à Gstaad, si vous êtes ici ou dans le coin, ou ailleurs en Europe», écrivait-il. 

Retour au mois d’avril 2021. Au hameau de Turbach, sur les hauteurs de Gstaad, Toni von Grünigen profite de ses derniers jours de vacances dans son chalet typique de l’Oberland bernois. C’est en tenue de travail que le président UDC de la commune de Saanen nous reçoit. Il souligne que Mortimer et Jacqueline Sackler «ne se sont pas enregistrés au bureau du contrôle des habitants.» Toni von Grünigen ajoute que «les Sackler soutiennent des causes et des événements de notre commune depuis longtemps. Hormis quelques demandes des médias, la commune n’a pas été embarrassée ni affectée par ces accusations aux Etats-Unis.» Malgré nos efforts, la station huppée ne semble pas prête à délier sa langue. Tant qu’il n’y a pas de dégâts d’image, autant s’économiser un scandale. C’est mieux, avant la saison d’été.

 


Cette enquête est parue dans L’ILLUSTRE


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