Et si le design devenait végane?

Elle ne figure pas parmi les grandes capitales de la mode. Helsinki s’en fiche, car Helsinki a fait plus fort l’été dernier en prenant de court ses concurrentes. Les organisateurs de la traditionnelle Fashion Week ont en effet annoncé l’interdiction de présenter des articles en cuir animal dès les défilés organisés en juillet 2019. Il aura donc fallu cette décision choc pour que la capitale finlandaise s’érige à l’avant-garde de la mode à venir.

Une tendance dans la tendance, puisque, de New York à Milan en passant par Paris et Londres, le dernier bal des défilés printemps-été a vu l’émergence d’un discours pro-animal et pro-environnement au sein de nombreux créateurs et plusieurs grandes maisons de haute couture. Ainsi Gucci, Versace, Michael Kors, Giorgio Armani, Hugo Boss, Ralph Lauren, The Kooples, Calvin Klein, DKNY ou encore John Galliano ont multiplié les déclarations ces derniers mois pour annoncer leur abandon de la fourrure animale. Quant à Stella McCartney, elle va plus loin. La designer britannique a banni depuis longtemps l’utilisation des peaux animales – dont le cuir – de ses collections.

Peaux végétales

Fibres de feuilles d’ananas assemblées en tissu par l’entreprise Piñatex comme une alternative au cuir animal. Jacob Maentz

Effet d’annonce ou stratégie de communication, l’industrie de la mode – deuxième plus polluante du monde – semble faire sa révolution éthique et durable sans en oublier la vision commerciale. En 2016 déjà, le groupe Kerring – propriétaire de seize marques de luxe misait sur une mode plus durable et respectueuse de l’environnement en développant des cuirs en laboratoire à partir de cellules d’animaux vivants.

Lire aussi: Sebastian Herkner, l’ADN de la matière

Ce cuir du futur existe bel et bien. Il se trouve sur la côte ouest des Etats-Unis. A Emeryville, en Californie, la start-up Bolt Threads a développé un biomatériau à partir de mycélium, les racines du champignon. Baptisé Mylo, ce cuir végétal a fait ses débuts en 2018 sur la collection de sacs de Stella McCartney, dans le «Mylo Falabella Prototype 1». La start-up s’était déjà illustrée en 2009 avec un premier biomatériau: de la soie d’araignée synthétique «plus résistante que l’acier, mais aussi légère qu’un nuage», développée à partir de protéines produites par fermentation à l’aide de levure, d’eau et de sucre.



A Londres et à Manille, l’entreprise Piñatex produit du cuir végétal ressemblant en tout point à la peau animale en assemblant les fibres de feuilles d’ananas. Sa fondatrice, Carmen Hijosa, a longtemps travaillé dans l’industrie du cuir. Désormais, elle produit de la maroquinerie et des vêtements.

La faiseuse de tendances Lidewij Edelkoort, déjà célèbre pour son manifeste «Li Edelkoort Anti-Fashion», plaide depuis toujours pour la révolution verte dans l’industrie de la mode. «Ce jeune siècle a provoqué un moment de réflexion et de changement radical, dit-elle. Pour la première fois, une société post-fossile émerge, utilisant des ingrédients naturels, offrant des alternatives et nous donnant de l’espoir pour le futur.» Une conviction matérialisée dans sa dernière exposition, Earth Matters. 

Lire également:  les algorithmes s’emparent de l’art

Cette prise de conscience s’émancipe dans tous les champs de la création contemporaine. Mode, architecture ou design d’objet, celle-ci se découvre une passion pour de nouvelles formes d’interactions avec le domaine des sciences du vivant, des neurosciences et de la biologie synthétique. Désormais, ce n’est plus l’objet, le meuble, le vêtement ou la maison mais bien la matière qui devient source d’explorations. Les biomatériaux fabriqués à partir d’organismes biologiques comme les algues laminaires, les bactéries ou les levures engendrent de nouveaux objets durables et biodégradables.


A Paris, le Centre Pompidou se mue en laboratoire expérimental de ces biotechnologies du futur. Jusqu’au 15 avril, l’exposition La fabrique du vivantréunit des artistes, des scientifiques, des architectes et des designers. Tous sont à l’avant-garde de la production de biomatériaux. Tous proposent des solutions au plastique, aux peaux animales, au béton et aux textiles. On y découvre ainsi des briques en mycélium de champignon s’agglomérant naturellement, des vases en cellules animales et humaines, une lampe à bactéries bioluminescentes, des façades d’immeubles cultivant des micro-algues et absorbant du CO2 ou encore de la fourrure en fibres naturelles.

L’odeur du selfie

Cette exposition collective investigue les possibilités de créer artificiellement de la vie pour imaginer un futur plus souhaitable au regard des urgences environnementales actuelles et reconnecter nos modes de vie avec la nature. Elle présente une centaine de projets aux matériaux évolutifs, dont ceux de l’Américaine Ani Liu. A la fois artiste, designer et scientifique, cette diplômée du Massachusetts Institute of Technology (MIT) explore l’intersection de la technologie et de la perception sensorielle. Ani Liu développe notamment le projet de «smelfie», un autoportrait (selfie) dont nous pourrions sentir l’odeur. L’artiste a également produit un rouge à lèvres qui fait pousser les plantes là où on les embrasse. 

Eric Klarenbeek ©Mike Roelofs

Ailleurs, le Néerlandais Eric Klarenbeek est le premier designer à maîtriser la technologie du mycélium imprimé en 3D. Il génère ainsi une alternative au plastique en fabriquant des objets vivants – et compostables après utilisation – capables de produire de l’oxygène. A New York, l’architecte David Benjamin est le fondateur du studio The Living (le vivant). Il y crée des structures alliant le mycélium de champignon en croissance et des déchets agricoles. Auto-assemblées par biosoudage, elles stoppent leur croissance dès qu’elles ne sont plus alimentées en eau. Et deviennent alors aussi résistantes qu’un mur de béton. 

Erez Nevi Pana

Vers un design végane

Le designer israélien Erez Nevi Pana se définit comme un ancien «carnassier» devenu végane en 2013 pendant ses études à la Design Academy d’Eindhoven. Une conviction qui a conduit cette figure montante du design au Moyen-Orient à révolutionner son alimentation, ses vêtements, puis ses propres créations. Au dernier Salon international du meuble de Milan, Erez Nevi Pana a fait sensation avec Bleached, une série d’objets immergés dans la mer Morte jusqu’à ce que le sel cristallise à leur contact. Ce sont donc les minéraux naturels qui déterminent la forme finale.

Cette série lui a valu le prix de l’innovation PETA, l’Association de protection des animaux. Et une étiquette, celle d’ambassadeur d’un design dit végane. «Un designer peut concevoir une table en bois, mais pour la rendre végétalienne, il ne doit utiliser ni colle, ni papier abrasif, car ils contiennent des composants d’origine animale. Le design végane exige que l’on s’interroge sur le processus, les matériaux et leurs effets sur la planète. De mon point de vue, seul un designer végétalien peut produire un design végane.»

Ce design végane souligne en réalité la lente prise de conscience des designers de la complexité du monde. L’époque est à la décroissance. Confrontés à un marché du design d’objet sursaturé et à l’épuisement des ressources planétaires, les designers évoluent dans leurs champs de recherche pour répondre aux maux d’une société globalisée. Sauf qu’ils ne sont qu’une poignée et que le pas vers une production d’objets durables n’est pas facile à franchir. «La réalité est que la plupart des designers ont des lacunes en termes de connaissances de la complexité du monde. Lorsque l’on est créatif, c’est quelque chose que nous n’avons pas forcément envie de voir.»

Tabouret cristallisé dans le sel après une immersion prolongée dans la mer Morte, une création de Erez Nevi Pana. ©Rothkegel

Savoir-être et savoir-faire

Diplômé de l’Ecole cantonale d’art de Lausanne (ECAL), Yves Corminbœuf enseigne à la Haute école d’art et de design de Genève (HEAD) dans les domaines de la méthodologie du design, du développement durable et des matériaux. Il est surtout designer industriel au sein de Cycoe.net, dont la démarche créative intègre les principes du développement durable. «J’ai de plus en plus de demandes dans ce sens-là de la part d’industries. Mais ces dernières génèrent 90% de leur chiffre d’affaires en produisant des choses consommables. Elles sont donc face à leurs contradictions. N’oublions pas que l’économie reste le fer de lance.»

Yves Corminbœuf. ©Lea Kloos / T Magazine

Yves Corminbœuf ne les blâme pas: «Il y a toujours des solutions dans la complexité.» Il ne jette pas non plus la pierre aux designers formatés par les Trente Glorieuses, dont le processus créatif est essentiellement tourné sur leurs propres visions du monde.

«Lorsqu’une société va bien, les designers ont tout intérêt à travailler sur eux, à prendre le temps, explique-t-il. Dans l’art contemporain comme dans le design, on est encore dans cette idée qu’il faut créer des choses qui ont du sens pour soi. Cela se veut précurseur, mais c’est devenu du suivisme en décalage par rapport aux problématiques de la société et de ses enjeux. La crise est là, nous n’avons plus le temps de ne penser qu’à soi.» 

Les bonnes questions

Le designer précise: «Ce n’est pas une négation du discours artistique. C’est une négation de la posture de l’artiste dans la société actuelle. Le designer doit changer de paradigmes dans sa vision du monde. Il doit allier un savoir-être avec un savoir-faire. C’est-à-dire qu’il ne doit pas s’engouffrer dans la durabilité, mais concilier toutes les facettes de la complexité du monde. Ces limites ne sont pas limitantes, elles sont sources de création. Beaucoup de choses se font, mais elles ne sont pas vues, ni perçues comme de l’innovation. Je ne suis d’ailleurs pas sûr que la société soit prête à ce changement de paradigmes. L’idéal serait de travailler sur la raison d’être de faire les choses. Pourquoi ce projet? Au lieu du comment.»

A Paris, l’architecte d’intérieur et designer parisienne India Mahdavi n’a pas poussé la réflexion aussi loin. Elle a misé sur un circuit court de ses productions en faisant appel à des maîtres artisans français, espagnols et portugais. Notamment dans le rotin. Depuis ses débuts, sa démarche environnementale est d’utiliser les matériaux à bon escient, «en utilisant le matériau dans sa juste quantité et en faisant appel à des artisans de qualité. J’emploie très peu de cuir. Mais je le préfère aux similicuirs en plastique pour produire des assises de restaurants, par exemple. Je ne bannis pas ce matériau, je l’emploie de manière efficiente. Il faut réfléchir à la matérialité, à la qualité et à la bonne quantité quand il s’agit de production.»  


Sebastian Herkner, l’ADN de la matière

Sebastian Herkner, designer durable. ©Gaby Gerster

A 37 ans, le designer allemand imagine des pièces où fusionnent tradition et création, nouvelles technologies et artisanat 

Il incarne la nouvelle garde du design allemand. A 37 ans, Sebastian Herkner imagine un design où fusionnent tradition et création, nouvelles technologies et artisanat. Depuis la création, en 2006, de son studio près de Francfort, cette étoile montante du design objet met en lumière le travail de la main, des matériaux et des couleurs. Un style affirmé qui lui a valu d’être nommé créateur de l’année 2019 par le dernier salon professionnel Maison&Objet de Paris Villepinte. Tout chez Sebastian Herkner dégage quelque chose d’intensément fidèle aux racines, aux savoir-faire. A commencer par son parcours.

Enfant des eighties, l’Allemand débarque sur la scène design en pleine décennie pro-scandinave. Un design froid et minimaliste. Sebastian Herkner aurait pu suivre cette direction, comme beaucoup d’étudiants de sa génération. Mais le diplômé de l’Université d’art et de design d’Offenbach-sur-le-Main aime les pas de côté et fait ses armes chez la créatrice de mode britannique Stella McCartney. Nous sommes en 2003. A Londres, Sebastian Herkner développe son art de marier les textures, les couleurs et les matières. «Il est important de nager à contre-courant, de ne pas coller à la tendance, explique-t-il. C’est un choix très personnel.»

L’art de l’inversion

Ce parti pris se matérialise dans la Bell Table éditée en 2010 par ClassiCon avec laquelle il va exceller dans l’art de l’inversion. Le verre, qui constitue habituellement le plateau, devient ici un pied de table soufflé à la main par des artisans bavarois à l’aide d’un moule en bois traditionnel. Le designer y a laissé volontairement des traces d’imperfections afin de souligner son attachement à l’artisanat. Le succès de cette table basse va lui apporter une visibilité mondiale et lui permettre de démultiplier les collaborations.

Sebastian Herkner va dès lors imposer sa signature auprès de plus de 40 éditeurs. Il travaille à la fois pour les poids lourds du design italien comme Moroso et Cappellini, mais aussi pour de jeunes maisons inventives comme Pulpo et Ames. Ses choix sont motivés par sa quête d’authenticité qu’il va puiser lors de ses nombreux voyages en Chine, en Colombie, en Thaïlande ou au Sénégal à la rencontre des artisans locaux. 

Leurs savoir-faire précis et précieux alimentent son inspiration, qui se nourrit également des matériaux traditionnels comme la céramique, le cuir ou le marbre. Ainsi, pour la marque allemande Pulpo, Sebastian Herkner a signé notamment une série d’élégantes lampes sur pieds baptisées Oda. Ressemblant à un réservoir de lumière, le dessin s’inspire directement d’images photographiques de châteaux d’eau capturés par Bernd et Hilla Becher.

La seconde vie de l’artisanat

Gouttes de verre en suspens dans les plateaux colorés de la Pastille Table.

Son approche durable de la conception confère au processus de création le même degré d’importance que le produit final lui-même. «Il faut respecter le temps requis pour créer une pièce», souligne-t-il. Sebastian Herkner change de temporalité et en joue. Il ressuscite à sa façon des fleurons de l’artisanat d’antan. En 2017, pour l’Edition van Treeck – héritage des célèbres ateliers de vitraux munichois – il imagine une table Pastille composée de gouttes de verre coloré s’entremêlant pour former le plateau. Pour le faïencier Kaufmann Keramik, il invente des carreaux de céramique en relief, ornés de motifs grâce à des outils qui lui ont été inspirés par ceux utilisés au Maroc pour décorer les pâtisseries.

L’année dernière, pour sa collaboration avec la maison allemande Thonet, l’une des plus anciennes manufactures de meuble du monde, le designer imagine la chaise 118 qui associe technologies d’hier et d’aujourd’hui, soit un cadre en bois courbé à la vapeur et des pieds façonnés par fraiseuse à commande numérique. Créateur prolifique, Sebastian Herkner marque son attachement aux savoir-faire artisanaux jusque dans sa décision d’installer son studio à Offenbach-sur-le-Main. «C’est une ancienne cité du cuir. Avec la disparition de cette industrie, la ville a perdu son identité», reprend le designer, fier d’avoir contribué à la renaissance de ce savoir-faire local. «Désormais, cette industrie a un futur. C’est important de maintenir vivante cette connaissance, souligne celui qui conçoit son travail comme une conversation. Les artisans viennent nourrir mon travail et vice-versa. Ce sont des maîtres de la technique. J’observe leur rapport au matériau et leur manière de le travailler.»

Sebastian Herkner ne cède pas pour autant au «c’était mieux avant»: «J’aime combiner cette tradition avec de nouvelles technologies. Je trouve mon équilibre dans ce mariage dont le but n’est plus de produire des pièces jetables, mais durables.» Une conviction personnelle que l’objet peut changer les habitudes de consommation.


Cet article est paru dans le T Magazine